On Their Blogs, These Americans Talk about the Wonderful World of Gestational Surrogacy

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Sur leur blog, ces Américaines racontent le monde merveilleux de la GPA

En France, les mots « marchandisation du corps » ou « esclavage » surgissent quand on parle GPA. Dans un autre monde, celui des blogs de mères porteuses américaines, on ne raconte que de belles histoires.

C’est contre la gestation pour autrui (GPA) que la Manif pour tous s’est mobilisée, début octobre. Dans le cortège parisien, les manifestants parlaient avec inquiétude d’un « retour de l’esclavage » : si une loi autorise un jour cette pratique, ce sont les femmes fragiles et pauvres qui « loueront » leurs ventres.

C’est un raisonnement intuitif et qui marche par défaut. Si ce n’est pour de l’argent, pourquoi vouloir porter le bébé d’un couple étranger ? C’est vrai ça, pourquoi. La grossesse est (aussi) pénible, anxiogène et douloureuse.

Aux Etats-Unis, où la GPA est autorisée – en Californie et au Texas, la législation est particulièrement favorable –, il existe pourtant un profil de mère porteuse, typique et très loin des clichés.

Point commun de ces Américaines : elles bloguent. Ce qu’elles racontent de la GPA est toujours ultra positif. Et pour cause : leurs sites sont autant des journaux intimes que des vitrines promotionnelles.

Ces femmes sont mariées avec enfants, éduquées, aisées. Elles ont trouvé un sens à leur vie et une nouvelle famille. Comme Kelly, probablement la plus célèbre d’entre elles.

Chez Kelly, militante de la cause gay

Kelly, enseignante (département de psychologie à l’université), est mariée à Rick et ils ont trois enfants. Elle vit dans la périphérie de Sacramento en Californie. Sa famille à elle est bien comme ça : plus envie de se lever la nuit, de soigner, d’éduquer, de mettre de l’argent de côté pour les études d’un quatrième enfant.

Deux autres caractéristiques font d’elle une bonne candidate à la GPA :

elle adore être enceinte (elle dit que ce n’est pas non plus pathologique) ;

elle est très sensible aux droits des homosexuels et elle considère que son utérus a un rôle à jouer.

En 2008, elle contacte l’une des « grandes agences » de sa région – dont le métier est d’encadrer les GPA. Celle qu’elle choisit travaille beaucoup avec des couples homos. Kelly passe des tests médicaux et psychologiques. Validée, elle reçoit par courrier les profils des couples candidats tandis que le sien leur est envoyé. Cette étape est joyeuse « comme une soir de Noël ».

Son premier « voyage » (elles disent « journey », en anglais) s’organise avec George et Sanj. Quand elle les rencontre, elle a un coup de foudre. A la lecture des blogs, l’amitié semble être un élément déterminant – pour se lancer, la mère porteuse doit ressentir une grosse dose d’empathie. Une autre blogueuse, Mandy, dit à propos de la mère de l’enfant qu’elle porte :

« Je l’aime, elle m’aime, rien d’autre à ajouter. »

C’est parce qu’elles aiment les futurs parents (« Intended Parents » ou « IP », en anglais) que le plaisir est possible. Un plaisir double, en fait. Tout au long de la grossesse, elles regardent, avec avidité, les émotions du couple en train de devenir parent. Comme les spectatrices d’un film. Elles sont aussi la source ultime de celles-ci, telles les héroïnes.

Des petits pois glacés dans le soutien-gorge

Quand le processus échoue, elles sont désespérées et elles se sentent responsables. Sur son blog, Carrie-Lynn décrit la tristesse qu’elle ressent à l’idée d’annoncer au couple que le transfert des ovocytes n’a pas marché.

Quand il marche, une photo du test de grossesse positif (« This is a big fat positive », écrivent-elles) est envoyée au couple. Ce moment constitue le pic émotionnel de leur récit. Elles battent des mains intérieurement. A ce stade, les blogueuses ont à peu près toutes raconté la même histoire :

les injections douloureuses de Lupron et de progestérone pour préparer l’utérus ;

le transfert des œufs à l’intérieur de leur utérus, à la clinique (deux embryons la plupart du temps) ;

l’attente, allongée, pour maximiser les chances d’implantation ;

les premiers taux d’hormones recueillis qui permettent de savoir si l’on attend aucun, un ou deux enfants.

Ce que l’on remarque, c’est que, tout au long du processus, toutes ces femmes sont follement enthousiastes. Tous les aspects difficiles de la grossesse sont relativisés. Parfois, ça paraît presque forcé. A propos de la montée de lait, douloureuse, qui suit l’accouchement, l’une d’elles dit ravie :

« Je vais pouvoir mettre des petits pois congelés dans mon soutien-gorge. »

De son côté, Mandy envoie à la future mère des photos de son énorme ventre avec des mots écrits dessus, comme « Bonjour maman ».

Entre 0 et 30 000 dollars de « compensation »

Avec l’argent qu’elle va recevoir, la blogueuse qui habite en Pennsylvanie envisage d’emmener toute sa famille à DisneyWorld. Mandy est l’une des rares à parler d’argent…

Les blogueuses parlent peu du contrat. Des allers-retours entre avocats et du montant de la « compensation » financière, visiblement variable. Quelques éléments ici et là permettent d’établir une fourchette : entre zéro (comme Veronika) et 30 000 dollars par grossesse (23 000 euros), en gros.

Gayle East, de l’agence Surrogate Solutions, précise :

« La plupart des mères porteuses au Texas sont payées entre 22 000 et 26 000 dollars [entre 17 000 et 20 000 euros, ndlr]. Celles qui ont de l’expérience sont souvent payées 30 000 dollars [23 000 euros], au fur et à mesure de la grossesse.

Notre commission d’agence est quant à elle de 10 000 dollars [8 000 euros]. Si la mère porteuse tombe enceinte, une somme additionnelle de 6 000 dollars [4 500 euros] est versée… »

Elle assure que cette somme n’est pas si difficile à réunir aux Etats-Unis et que ces clients ne sont pas que des couples riches.

« GPA blues » et conséquences

Pour George et Sanj, Kelly a donné naissance à des vraies jumelles. Le lien a perduré au-delà de l’accouchement : Kelly reçoit des photos et elle est invitée aux anniversaires. Malgré cela, elle a souffert d’un « GPA blues ».

Une sensation de grand vide, « comme après un mariage » ou « comme après avoir été virée d’un job qu’on aimait ».

« Il faut être clair, ce ne sont pas les jumelles qui manquent, mais le lien avec leurs papas. Quand je vais leur rendre visite, c’est surtout pour les voir eux (et voir comment les filles grandissent par la même occasion). »

Cette déprime est un grand classique et pour y remédier, beaucoup de mères porteuses enchaînent les GPA. Entre deux, elles sont en manque de ce lien particulier avec les parents, où l’amitié et le soin s’entremêlent. Kelly a fait deux autres GPA très rapidement : des jumeaux encore et un petit garçon. Avec les siens, cela fait huit enfants en tout.

Son corps a été dévasté. Dans un post de blog, elle se force à poster une photo de son ventre fripé. C’est son acte de courage. Plus loin, elle se demande si elle va avoir recours à la chirurgie esthétique ou non.

Elle rapporte que son mari Rick, visiblement beaucoup moins présent qu’à la première GPA, lui dit qu’entre son nouveau ventre et la piscine dans le jardin, il va falloir choisir. Vers la fin de son blog, Kelly annoncera leur divorce, « qui n’a rien à voir avec les GPA ». Et présentera son nouvel amour : Erin, homosexuelle et mère d’un petit garçon. On ne s’ennuie pas chez elle.

Une sorte de baby-sitting de l’extrême

Quand elle ne parle pas de choses intimes, Kelly fait de la « communication positive » sur la GPA. Elle parle des célébrités qui y ont eu recours (Sarah-Jessica Parker et Ricky Martin) et lutte sans cesse contre les clichés véhiculés sur les mères porteuses :

elle répète souvent que le besoin d’argent ne peut pas être la raison pour laquelle on se lance dans un projet aussi fou.

« Et d’ailleurs, travailler chez McDo à mi-temps pendant un an, rapporterait plus et demanderait moins de sacrifices », dit une autre blogueuse.

Elle précise qu’elle est éduquée et tout à fait stable psychologiquement. Et rappelle que les agences sélectionnent des profils « capables ».

« J’ai vu sur Internet des femmes qui font ça de façon indépendante et auxquelles je ne confierai même pas un animal de compagnie. »

Les agences permettent aussi de devancer les problèmes, dit-elle : la mère porteuse et le couple qui « avancent » ensemble décident en amont de ce qu’ils feront en cas de trisomie 21 ou autre maladie détectée in utero.

Kelly répond aussi aux questions typiques. « Comment peux-tu abandonner les enfants qui ont grandi en toi ? » lui demande-t-on. L’enfant porté n’est pas le sien (ni ses œufs, ni le sperme de son mari), répond-elle.

Selon elle, la différence de sensation est immédiate, évidente, physique, mentale. Pendant la grossesse, la mère porteuse ne fait aucune projection.

« C’est une sorte de baby-sitting poussé à l’extrême. »

Et ses enfants ? Ses enfants ont bien vécu ses grossesses et cela leur a ouvert l’esprit, dit-elle.

Une bande de filles à la Gay Pride

Ce que l’on constate aussi, à la lecture du blog de Kelly et des autres, c’est que la GPA provoque un basculement dans un monde nouveau.

Après elle, les mères porteuses ne sont plus les mêmes. Elles gardent souvent un œil sur leur famille d’adoption. Veronika raconte qu’elle a ressenti de la jalousie quand elle a appris que les parents, pour lesquels elle avait porté un enfant, allaient renouveler l’expérience avec une autre mère porteuse (elle, souhaitant s’arrêter là).

Des amitiés se forment entre blogueuses. Elles dialoguent dans les commentaires, sur des forums ou sur des pages privées Facebook. Elles se rencontrent (dîners, Gay Pride de San Francisco). Elles s’invitent à leurs mariages. Elles portent des T-shirts militants. Quand elles sont plusieurs, elles comptent combien elles ont d’enfants en tout.

La GPA peut aussi provoquer un changement de personnalité.

Melissa, une ancienne femme de pasteur, raconte que sa grossesse a été le premier élément de rupture avec les membres de sa paroisse. Elle est désormais entourée « de couples gays et des femmes libres ».

Mais d’autres se sont probablement perdues en route. Rien de plus inquiétant que ces blogueuses qui arrêtent leur récit en pleine grossesse. Du jour au lendemain, il n’y a plus rien. C’est le cas du blog d’Emily, dont le dernier post donne la chair de poule.

Chez Emily : « Je suis un véhicule »

Emily est une grande blonde mince. Elle est prof dans une petite ville du Texas. Elle a « un mari, trois enfants et deux chiens ». Son premier post date de février 2009. Elle s’apprête à aider un couple hétérosexuel à avoir un deuxième enfant. Emily raconte la désapprobation de ses proches.

« Savent-ils que cet enfant n’est pas apparenté à moi ? Connaissent-ils la joie de sentir un enfant grandir en soi ? »

Dans son ventre, il y a une fille et un garçon.

« Je suis leur maison, leur hôte, leur protecteur, leur nourrice, mais pas leur mère. »

Elle donne naissance aux jumeaux en novembre 2009. Quand elle leur rend visite, peu après, elle réalise son étrangeté. Il n’y a même pas de « lien subconscient », elle n’a été qu’un « véhicule ».

Peu importe, elle aime ça. Elle recommence. En mai 2011, elle accouche d’Isabella (elle est très contente d’avoir accouché d’un seul enfant).

Les blogs sans happy end

En décembre 2012, elle se lance dans une ultime GPA. Emily attend pour la deuxième fois des jumeaux. Dans son dernier post, qui date de novembre 2013, elle est au premier trimestre de sa grossesse. Et perdue.

« Mon corps a compris qu’il y avait deux petits être jouant dans mon ventre à nouveau et il n’est pas content […].

J’ai peur que mon corps m’abandonne, qu’il ne mène pas ces enfants à bon port et à l’heure, j’ai peur de décevoir les parents. Je n’arrive pas à écrire, à jouer du piano, à apprécier le soleil. Je suis assise dans le noir de mon salon, fixant la fenêtre et triste. »

Gayle East, qui est celle qui a conseillé Emily au sein de l’agence Surrogate Solutions, se veut rassurante :

« Les jumeaux et Emily vont bien, je ne sais pas pourquoi elle a arrêté de bloguer soudainement. Je vais lui envoyer un e-mail pour qu’elle prenne contact avec vous si elle le souhaite. »

Gayle East dit que les agences ne limitent pas le nombre de GPA par femme, tant que les tests médicaux et psychologiques sont bons (et que leur âge reste en dessous de 45 ans). Quelques mères porteuses de l’agence en sont aujourd’hui à leur quatrième GPA, dit-elle.

Le blog de Mandy, celle qui envoie des photos de son ventre avec un message, se termine aussi ainsi. Elle est à huit mois de grossesse, parfaitement heureuse. Puis plus rien.

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