Theories Without Action

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Obama, la théorie sans la pratique?

Par le colonel Jean-Louis Dufour

Si l’on en croit les sondages, Barack Obama serait moins populaire. Il est vrai qu’après avoir atteint des sommets, sa cote ne pouvait que décroître. D’ailleurs, à 53% d’opinions favorables, bien des chefs d’états s’estimeraient satisfaits. Il est vrai aussi que cette baisse de faveur est la conséquence du débat en cours aux Etats-Unis sur la mise en place d’un système de protection sociale, dont 46 millions d’Américains sont actuellement dépourvus. Cependant, les élus renâclent. Leurs électeurs redoutent des hausses d’impôts; ils craignent de voir l’Etat fédéral contrôler le système de santé; ils nourrissent leurs appréhensions de rumeurs absurdes sur ce qui les menace. Bref, les électeurs yankees sont aussi «sots» que ceux des autres démocraties. C’est le jeu! Mais ce débat concerne les seuls Américains. Dans le reste du monde, Barack Obama est-il toujours aussi populaire?

En l’absence d’une étude planétaire, difficile de le savoir! De toute manière, chacun voyant midi à sa porte, les réponses varieraient beaucoup d’un continent à l’autre. Il est, en revanche, possible de comparer les intentions aux actes et la théorie à la pratique. Un premier bilan de l’action du président Obama, huit mois après son intronisation, n’apparaît pas très prometteur.

La théorie figure dans les discours prononcés par M. Obama à Ankara, le 6 avril, au Caire, le 4 juin, à Accra, le 12 juillet. L’ennui est que ces discours n’ont pas tous le même objet. Le premier est une opération «séduction» en direction d’un grand allié. Le deuxième, celui du Caire, sous couvert d’un salut chaleureux aux musulmans du monde, constitue un grand programme pour affronter les défis en cours, guerres, question palestinienne, promotion de la démocratie, prolifération nucléaire, droits des femmes… Le dernier s’adresse aux Africains. Comme l’écrit Jean Daniel, «Lui, afro-américain, autorisé par sa couleur, ses origines et ses alliances à s’adresser sans aucun complexe à des êtres dont il est depuis toujours le véritable frère, a invité ces derniers à ne plus mettre toutes leurs difficultés sur le compte du colonialisme»(1). L’émancipation véritable doit laisser de côté le temps où l’on était victime.

Le discours programme du Caire

La barbarie du colonialisme n’est pas un alibi pour justifier un retard du développement. Barack Obama a parlé sans susciter l’ire des Africains. Car il est l’un des leurs! Quasi bilatéral entre le géant américain et l’immense continent, le discours d’Accra s’adresse à la seule Afrique, noire de préférence. Ce n’est ni un propos universel, ni un programme à réaliser, seulement une juste espérance.

Des propos de Barack Obama, il convient de retenir ce qui peut faire partie d’un programme. A Accra, Barack Obama s’est couvert vis-à-vis de ses électeurs afro-américains pour le jour où il en aura encore besoin. A Ankara, le président américain a voulu retenir dans le camp occidental, au cas où il serait tenté de s’en éloigner, un pays d’importance stratégique majeure. Il l’a fait avec habileté. En témoigne son ouverture en direction du monde musulman: «Les Etats-Unis ne sont pas en guerre avec l’islam et ne le seront jamais», proposition évidente mais qui méritait d’être affichée. Les Turcs, comme d’autres, avaient besoin d’être défendus contre l’islamophobie de l’Occident. Obama l’a fait, non sans aborder subtilement la question du génocide arménien. Habile aussi, bien qu’excessif, le fait de comparer le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à Al Qaïda; habile enfin l’insistance d’Obama à désigner la Turquie comme «un Etat laïque, à majorité musulmane». Ainsi s’attirait-il les grâces des militaires turcs sur lesquels l’Amérique veut compter. A Ankara, le discours était une manœuvre de haute politique!

Au Caire, le propos s’est fait universel. Il visait à conquérir le cœur des musulmans du monde mais précisait aussi les ambitions de la nouvelle administration. Il affichait d’emblée la dette de l’humanité envers la civilisation arabe, sans omettre le programme: évacuer l’Irak, gagner la guerre en Afghanistan, régler la question du Proche-Orient en soulignant le droit à la Palestine de disposer de son destin comme Israël avait pu le faire. A charge pour les Palestiniens de renoncer à la violence, pour les Israéliens d’être justes, pour les Arabes d’y aider. Tout au Caire, dans les paroles d’Obama, était assez général pour mériter les applaudissements d’un auditoire conquis: progrès de la démocratie, plein accès des femmes à l’éducation, tolérance inter et intra-religieuse, pour que cessent ces disputes sanglantes qui opposent en Irak sunnites et chiites, fin des armes nucléaires, appel à la paix…

Qu’en est-il aujourd’hui? Guantanamo sera fermé. Hélas, la situation juridique de la base US à Cuba jointe à celle des «ennemis combattants» empêchent Barack Obama d’en finir aisément. Ce n’est pas de sa faute si le système judiciaire outre atlantique est tellement contraignant que le président peut être accusé, non sans motif, par Naomi Wolf, et dans ces mêmes colonnes, de pérenniser les pires méthodes de son prédécesseur(2).

L’Irak va être évacué. On peut ergoter sur les délais mais le fait est là. La promesse est en voie d’être tenue, même si elle peut l’être grâce au «surge» de 2007(3) qui a permis au général Petraeus de renverser la situation sur le terrain. En Afghanistan, rien de changé, si ce n’est l’offensive des Talibans bien décidés à empêcher les prochaines élections. Comme l’explique Rachid Khalidi, l’administration Obama ne semble pas avoir compris que des étrangers ne peuvent pas transformer l’Afghanistan de force(4). S’agissant du conflit israélo-palestinien, la Maison Blanche a élevé le ton sur la question des colonies, y compris à Jérusalem. C’est là un fait nouveau et positif. Cela ne suffira pas à faire céder Israël. Tant que Washington n’imposera pas à l’Etat hébreu de véritables sanctions, comparables par exemple à celles infligées à Cuba, il n’y a aucune chance qu’Israël obtempère, comme il n’y a d’ailleurs aucune chance de voir les Etats-Unis prendre un jour pareilles mesures.

Des sanctions, il y en a eu de décidées aux Nations unies à l’encontre de la Corée du Nord: elles ne sont pas appliquées. Avec la Russie, les relations sont moins bonnes qu’il y a un an. Barack Obama n’a pas renoncé à la politique aventureuse de son prédécesseur. Ukraine, Géorgie, barrage antimissile installé en Pologne, tout ce qui fait hurler Moscou reste pendant. La politique américaine vis-à-vis de la Chine est toujours dans les limbes. Il en va de même avec l’Iran. Personne ne saurait dire quelle direction suit Washington. Toutes les options demeurent, y compris celle d’un bombardement sélectif de l’ancienne Perse,…

Barack Obama, ce métis devenu le chef d’une nation trop longtemps raciste, est un président hors norme. Il restera probablement dans l’histoire comme le flambeau d’un humanisme américain, propre à illuminer le monde.

Cependant, huit mois après son élection, plusieurs des grands dossiers que doit traiter le président des Etats-Unis n’ont pas encore rencontré un début de solution. Sans doute, la rare complexité de ces questions exige-t-elle de laisser du temps au temps.

Sans doute aussi un président des Etats-Unis n’est-il pas aussi puissant qu’on l’imagine. A moins que Barack Obama ne soit un idéaliste généreux et charismatique chez qui le verbe primerait l’action et peut-être aussi, ce qui serait grave, y suppléerait.

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