Politics over Ethics

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Le président américain Barack Obama a reçu, jeudi 9 octobre, le prix Nobel de la paix. Bertrand Badie, politologue et professeur à Sciences Po Paris, estime que “le comité a essayé de (…) renforcer l’autorité morale du président au moment où elle semble faiblir par rapport aux réalités internationales”.

Pourquoi attribuer le prix Nobel de la paix à un président élu il y a moins d’un an ?

Barack Obama s’est distingué par un effort de vision et de rupture de la politique étrangère américaine. Actuellement, il est dans une phase délicate. Il dispose de peu de relais dans l’espace international et paie le prix de sa solitude. Il me semble que le but du comité Nobel est de consolider l’autorité morale qu’il essaie de constituer. Le comité a essayé de pallier cet effet de solitude pour renforcer l’autorité morale du président au moment où elle semble faiblir par rapport aux réalités internationales.

Nous assistons en ce moment à une redéfinition intellectuelle de la politique étrangère américaine. Il s’agit de remises en question profondes : remise en question de l’unilatéralisme prôné par les néoconservateurs, remise en question de la croyance en l’usage systématique de la force, remise en question de la supériorité de l’Occident et de la démocratie occidentale sur le reste du monde. Ce que la position de Barack Obama a de réellement nouveau, c’est une modération de ton et un refus de tenir pour évidentes des solutions bricolées dans les années 1990.

Or Obama est appuyé dans ses efforts par l’opinion mais peu relayé par les acteurs de la politique internationale, notamment par une Europe qui reste campée sur des positions plus traditionnelles, qui s’apparentent à une forme de “bushisme mou”. Le président américain a besoin d’un soutien fort de la société civile internationale, et le comité Nobel s’en est fait le relais.

N’est-il pas problématique pour un président en exercice d’être érigé en autorité morale ?

Décerner le Nobel à Barack Obama est un pari. L’attribuer à un président en exercice est assez rare, et surtout cela n’a pas souvent porté chance au récipiendaire, qui se sent obligé par l’autorité qu’on lui confie. Le comité Nobel contraint d’une certaine façon Barack Obama à se maintenir sur ses positions, à rester dans l’axe qu’il a choisi jusqu’à présent. Ce prix consacre sa position de leader moral, mais c’est aussi une façon de le tenir à l’écart d’un retour vers la realpolitik, qui reste toujours possible. Cela revient à valider une politique étrangère que l’on connaît encore mal, mais dont on sait qu’il sera difficile de s’en écarter.

C’est également une façon de lui donner du poids au sein même de son propre pays, où sa politique est paradoxalement plébiscitée et menacée par une opinion publique sceptique et une contre-offensive des Républicains sur des sujets de politique intérieure, et de plus en plus sur des choix de politique internationale.

Ce prix peut encourager Obama à poursuivre son action au Proche-Orient, où il se trouve actuellement en échec, mais aussi face à l’Iran, où sa politique de dialogue est en difficulté et en Afghanistan, où il est poussé à la surenchère. Obama est en quelque sorte conforté dans ses choix initiaux et incité à différer une éventuelle radicalisation.

Ce choix est-il justifié si l’on considère les autres nominés, dont le parcours peut sembler plus riche de réalisations ?

Il faut être prudent dans notre interprétation des prix Nobel. Le critère de justice n’est pas l’élément le plus déterminant. Le comité est composé d’êtres humains, et les prix qu’il décerne ont une signification politique avant d’être éthiques. Il est impossible de déterminer qui est la personne ou l’organisation qui œuvre le plus pour la paix et la justice mondiale à l’heure actuelle. Il faut considérer le prix Nobel comme un acteur international non étatique, le représentant d’une certaine forme d’opinion publique internationale, un peu comme les grandes ONG – Amnesty International, Human Rights Watch…

Lorsque le prix Nobel de la paix est décerné à Begin et Sadate, cela traduit une volonté d’indiquer qu’une certaine approche de la question proche-orientale mérite d’être soutenue. Lorsque le prix est attribué à Gorbatchev, c’est un pari politique avant d’être un pari moral. Le choix de Barack Obama me paraît judicieux car nous avons besoin de définir le monde dans lequel nous vivons. Pour l’instant, nous savons juste que nous sommes dans “l’après-1989”, c’est tout. Nous n’avons pas le courage de renouveler nos pratiques diplomatiques, mais Obama montre un peu le chemin de cette redéfinition. Le comité Nobel dit que cette direction est la bonne. C’est un choix politique que l’on peut partager ou non, mais qui fait sens.

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