After Freddie Gray

<--

Il y a eu Michael Brown, John Crawford III, Tamir Rice, Akai Gurley, Vonderrit Myers, Kajieme Powell. Et maintenant, Freddie Gray.

Les plus vieux avaient 25 ans, le plus jeune, 12. Ils venaient de Ferguson, Cleveland, New York, et plus récemment, Baltimore.

Ils avaient en commun la couleur de leur peau: noire. Ils n’étaient pas armés. Et ils sont tous morts au cours des huit derniers mois lors d’une altercation avec la police.

«Au pays de Barack Obama, les jeunes Noirs courent 21 fois plus de risques d’être tués que leurs compatriotes blancs.»

Chacun de ces cas est survenu dans un contexte particulier. Tamir Rice s’amusait avec un fusil jouet. John Crawford III était en train d’acheter un fusil à air comprimé chez Walmart. Kajieme Powell souffrait d’un problème de santé mentale.

Mais à moins de surprenantes révélations de l’enquête sur la mort de Freddie Gray, ils ont tous été victimes du même phénomène: la brutalité policière qui s’abat de façon disproportionnée sur la communauté noire aux États-Unis.

Cette épidémie n’est pas nouvelle. Et paradoxalement, cette multiplication de cas constitue jusqu’à un certain point une bonne nouvelle. En fait, la police américaine n’abat pas plus de gens qu’autrefois, dit David Harris, un spécialiste des forces de l’ordre à l’école de droit de l’Université de Pittsburgh.

«Ce qui a changé, c’est que ces actions policières sont aujourd’hui plus visibles et moins tolérées.»

Les téléphones intelligents et les médias sociaux ont contribué à faire sortir de l’ombre des dizaines de cas qui, autrefois, n’auraient pas mérité deux lignes dans un journal local. David Harris croit que la violence policière a longtemps été insuffisamment couverte dans les médias, qui avaient tendance à rapporter la version des policiers. «Mais aujourd’hui, la police a perdu le contrôle de la narration.»

L’abcès est en train d’exploser. Et il révèle une réalité désolante.

Au pays de Barack Obama, les jeunes Noirs courent 21 fois plus de risques d’être tués que leurs compatriotes blancs, constatait en octobre 2014 le site de journalisme d’enquête ProPublica.

En absence de tout fichier central comptabilisant les bavures policières ayant occasionné une mort, cette statistique reste approximative. Mais elle donne une idée de l’ordre de grandeur de ce fossé racial.

En trois ans, la ville de Baltimore a payé près de 6 millions de dollars à des citoyens victimes de violence policière, constate le Baltimore Sun dans une longue enquête épluchant une centaine de ces plaintes. Parmi les victimes: une femme enceinte, un gamin de 15 ans, une grand-mère de 87 ans…

Cette culture de violence policière est fortement ancrée à Baltimore, souligne l’auteur de l’enquête, Mark Puente. Au point de dépasser les clivages raciaux, puisque dans un nombre significatif de cas, les policiers qui tabassent des Noirs sont Noirs, eux aussi.

Le cas de Baltimore est particulièrement intéressant. La ville qui a vu mourir Freddie Gray, il y a 12 jours, est dirigée par une mairesse afro-américaine. Le chef de police y est un Noir, de même que la moitié de ses troupes. Les Noirs ne sont pas victimes d’exclusion politique. Mais une partie de la communauté, concentrée dans des quartiers décrépits, aux fenêtres placardées, ravagés par la pauvreté, souffre d’exclusion sociale. Y compris face à la bourgeoisie afro-américaine locale.

La culture de violence policière à Baltimore est le résultat de politiques mal ciblées, doublées d’incompétence. C’est ce qui ressort d’un long témoignage publié hier par David Simon, auteur de la série The Wire – qui met en scène la police et les quartiers les plus durs de cette ville.

Or, David Simon croit que la brutalité des policiers de Baltimore découle de la guerre obsessive contre les narcotiques et de la poursuite effrénée de meilleures statistiques de sécurité. La police de Baltimore a voulu «vider les rues» de la ville. Et tous les moyens étaient bons pour atteindre cet objectif. Y compris brutaliser ses habitants, sous le moindre prétexte. Et particulièrement dans les quartiers noirs et pauvres de la ville.

Un journaliste du Washington Post, Michael Fletcher, lui-même un Noir de Baltimore, a raconté cette semaine comment il avait signalé le vol de sa voiture à la police.

«Comment faites-vous pour retrouver les autos volées?», avait-il demandé aux agents venus prendre connaissance de l’incident.

«Quand nous voyons des groupes de Noirs, nous les interpellons», a répondu le policier, faisant apparemment abstraction de la couleur de la peau de son interlocuteur… C’est la banalité du profilage racial à son meilleur.

Je résume. La violence policière à l’égard de jeunes Noirs est une véritable épidémie, encore mal documentée, dont on prend de plus en plus conscience. Phénomène doublé par la relative impunité des policiers responsables d’abus graves.

La maladie est maintenant diagnostiquée, l’abcès est devenu impossible à ignorer. Mais il n’est pas pour autant facile à soigner.

La publication de l’enquête accablante du Baltimore Sun a forcé la police à revoir ses procédures. Les poursuites pour brutalité policières ont ensuite fléchi de 20%, note le journaliste Mark Puente. Mais elles n’ont pas cessé pour autant.

«C’est enfin clair que nous faisons face à un mode de comportement», constate l’analyste David Harris. Un comportement basé sur la méfiance mutuelle, la peur et les présomptions raciales, qui gangrène les relations entre la police et la population d’un bout à l’autre du pays.

Alors, que faire? D’abord et avant tout, reconnaître qu’il ne s’agit pas d’incidents locaux et épisodiques, mais bien d’un problème généralisé à inscrire tout en haut de la liste des priorités de la nation.

About this publication