On American Democracy under Donald Trump

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Les Etats-Unis sont frappés par une dégénérescence des moeurs politiques démultipliée par une révolution de l’information qui fournit une aide précieuse au parti de l’émotion. Trump n’en est pas à l’origine, mais il accentue cette pente dangereuse.

« Washington s’enfonce lentement dans les eaux boueuses du Potomac. » La formule est excessive, sans doute, mais son ton shakespearien traduit le désarroi, sinon le désespoir de son auteur, un membre de la vieille élite washingtonienne.

Accélérateur redoutable

L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis a constitué un accélérateur redoutable de la crise de la démocratie en Amérique. Les élections de mi-mandat, le 6 novembre prochain, pourront-elles contribuer sinon à renverser la tendance, tout du moins à freiner la fuite en avant d’une démocratie américaine que ne reconnaîtraient pas ses pères fondateurs ?

Pour prendre la pleine mesure de la gravité de la crise, il suffit de relire les « Federalist Papers », publiés en 1788. Ses auteurs, James Madison, Alexander Hamilton et John Jay, avaient pour ambition de présenter et d’expliciter la Constitution des Etats-Unis, entrée en vigueur un an plus tôt. Dans ces réflexions philosophico-politiques, James Madison et ses coauteurs mettaient l’accent sur l’importance des vertus publiques – indissociables à leurs yeux des vertus privées – et sur la poursuite du bien commun.

L’essentiel, aujourd’hui, est de comprendre que la crise de la démocratie américaine n’est pas la conséquence de l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. La crise précède l’élection et en explique largement le résultat.

Pour des raisons multiples, le parti de l’émotion l’emporte aujourd’hui aux Etats-Unis (et peut-être demain dans toute l’Europe) sur celui de la raison.

Opinion divisée

De fait, depuis la guerre civile – qui eut lieu entre 1861 et 1865 – jamais l’opinion publique américaine n’a été à ce point divisée. Républicains contre démocrates, ultras contre modérés, Etats ruraux contre Etats urbains, Blancs contre Noirs, sinon hommes contre femmes… La polarisation de la société est infinie.

Dans ce contexte, où se retrouve aujourd’hui le sens du bien commun ? L’audition de Brett Kavanaugh – le candidat de Donald Trump à la Cour suprême – par une commission du Sénat a donné lieu à des échanges choquants. Il ne s’agissait plus, en effet, de la poursuite de la vérité ou du choix de l’homme qui serait – dans cette fonction essentielle pour l’équilibre de la démocratie – le meilleur pour l’Amérique. A la veille des élections de mi-mandat, les sénateurs des deux partis se sont livrés à un exercice partisan, et parfois même dégradant. Pour renverser la célèbre formule du baron de Coubertin, l’essentiel n’était pas de participer mais de gagner.

Culte de l’événement

Cette dégénérescence des moeurs politiques est démultipliée dans ses effets négatifs par une révolution de l’information qui fournit une aide précieuse au parti de l’émotion, au détriment du parti de la raison. On n’écoute et on ne regarde plus les informations pour s’informer. On cherche à renforcer ses convictions en se branchant sur les médias qui reflètent le plus ses préjugés. Les chaînes d’information en continu – indépendamment de leurs qualités souvent grandes – constituent presque, par leur existence même, une menace pour la démocratie. Le culte de l’événement favorise une lecture toujours plus émotionnelle de l’actualité qui ne laisse plus de place à l’analyse et au recul.

Au moment où la montée de ce que l’historien Arthur Schlesinger Jr. appelait « la République impériale » se confirme, entraînant un renversement de l’équilibre des pouvoirs au bénéfice de l’exécutif et au détriment du législatif et du judiciaire, cette révolution de l’information est toujours plus dangereuse.

Président sans culture

Un président sans culture et sans limites face à un peuple sans repères, n’est-ce pas la recette d’une catastrophe annoncée ? Ce qui menace l’Amérique en 2018, ce n’est plus la « vetocracy », pour reprendre la formule de Francis Fukuyama dans son livre publié en 2011 « The Origins of Political Order ». C’est l’autocratie d’un homme – particulièrement imprévisible de surcroît – qui contrôlerait les pouvoirs exécutif et judiciaire, face à un législatif affaibli et une presse aussi polarisée que peut l’être l’opinion publique. « Je suis seul à pouvoir régler le problème » (« I alone can fix it ») est devenu une des formules préférées du président.

Donald Trump, dans son volontarisme personnalisé et centralisateur, n’est guère différent sur le fond – sinon sur la forme – de certains de ses prédécesseurs, de Woodrow Wilson à Barack Obama. Mais aujourd’hui, cette personnalisation extrême du pouvoir permet de mobiliser les plus radicaux et les plus idéologues des électeurs.

La menace des factions

En Amérique, aujourd’hui, les « factions » ne constituent-elles pas une menace contre le principe démocratique ? Une menace que les auteurs des « Federalist Papers » cherchaient à prévenir par le biais d’une constitution mettant en avant le poids des Etats fédéraux. Des Etats que le juge Louis Brandeis décrivait, dans la première moitié du XXe siècle, comme les « laboratoires de la démocratie » et la meilleure protection contre les dérives de la passion.

Les populismes ne sont pas irrésistibles

Ne nous y trompons pas, le résultat des élections de mi-mandat aux Etats-Unis nous concerne tous, et pas seulement les Américains. Un échec significatif de Donald Trump et de ses partisans constituerait un encouragement pour le parti de la raison en Europe, la démonstration, à la veille des élections européennes de mai 2019, que les populismes ne sont pas irrésistibles. A l’inverse, si le statu quo l’emportait, si Donald Trump gardait le contrôle des deux Chambres, ce serait les populistes européens qui y verraient un encouragement, et la confirmation (au moins à leurs yeux) qu’ils incarnent le futur de l’Europe.

Si la dérive démocratique se poursuit, ce ne sera plus la série « House of Cards » qu’il faudra suivre pour comprendre la politique américaine, mais « Game of Thrones ».

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