Opiate Scandal in the US: ‘The Sacklers Are Done’

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Crise des opiacés aux Etats-Unis : «Les Sackler sont cuits»

Par Charlotte Oberti — 29 mars 2019 à 15:32

La photographe Nan Goldin, figure de proue du combat contre la philanthropie culturelle de la famille Sackler, dynastie pharmaceutique liée aux opioïdes, se félicite des premières victoires remportées et entend poursuivre la lutte.

Aux Etats-Unis, où la crise des opiacés continue à faire des ravages, un vent de révolte éthique souffle. Dans le pays où un état d’urgence nationale a été décrété en 2017 pour contrer l’équivalent d’un 11 Septembre toutes les trois semaines en nombre de morts, selon les experts, une colère s’abat sur une famille de milliardaires, les Sackler, des descendants de médecins tombés dans la marmite du marketing. Considérés comme les têtes pensantes de la catastrophe, ils sont à la tête de Purdue Pharma, société ayant commercialisé dès 1996 l’Oxycontin, un puissant analgésique dérivé de l’opium qui a joué un rôle déterminant dans la propagation de cette épidémie.

Depuis un an, la photographe new-yorkaise Nan Goldin, elle-même ancienne accro à l’Oxycontin dont elle est désormais sevrée, mène une véritable croisade contre cette dynastie liée aux opioïdes. «D’une certaine manière, c’est fini pour les Sackler. Ils sont cuits», se délecte-t-elle, le 27 mars, installée dans le salon d’une vaste demeure de Brooklyn, cigarette dans une main, cendrier dans l’autre. Depuis 2017, l’artiste de 65 ans, célèbre pour ses clichés de scènes intimes et sans tabous, est engagée dans le groupe d’activistes Pain (Prescription Addiction Intervention Now) qu’elle mène tambour battant, à l’aide d’actions chocs dans des musées et institutions que financent les Sackler. Le but : jeter une lumière crue sur l’origine de la fortune de ces philanthropes, qui s’élèverait à 13 milliards de dollars nets (11,6 milliards d’euros), selon des chiffres de Forbes datant de 2016.

«Un monde sans douleur physique ou mentale»

Ces derniers jours, les efforts de Nan Goldin ont payé. Plusieurs institutions américaines, le Guggenheim en tête, ont annoncé qu’ils n’accepteraient plus de dons provenant de cette famille, et le Met ainsi que la New York Academy of Sciences vont quant à eux revoir leur politique en la matière. «Notre voix porte. Je pense que ces décisions sont en grande partie grâce à nous», se réjouit celle qui est à la fois une artiste exposée dans certains établissements concernés, mais également une ancienne victime de cette crise. «Quand j’ai été sevrée, j’ai commencé à me renseigner sur le rôle des Sackler et cela m’a mise hors de moi, se souvient-elle, expliquant s’être sentie trahie. J’ai grandi entourée de ce nom, que cela soit au Fogg Museum de Boston ou au Smithsonian à Washington. J’ai toujours cru qu’il s’agissait d’une famille bienveillante qui soutenait l’art.»

Les Sackler, visés par plus de 1 600 actions en justice dans 35 Etats différents, soutiennent en effet des institutions à travers le pays ainsi qu’à l’étranger, à grand renfort de chèques à six, voire sept chiffres. En contrepartie, leur nom trône en bonne place sur quantité de bâtiments prestigieux : le Met dont la pièce-phare a été nommée «Sackler Wing», le musée d’histoire naturelle à New York doté de son «Sackler Educational Laboratory», le Louvre à Paris et son «aile Sackler», le Tate et la National Portrait Gallery à Londres (qui ont tous les deux récemment coupé leurs liens avec ces donateurs), les universités américaines de la «Ivy league» telles que Yale ou Harvard, et, même, des hôpitaux. Outre le rôle indirect des institutions, l’affaire Sackler révèle le cynisme d’un système malade, dans lequel les médecins sont juridiquement libres de prescrire un médicament pour une indication autre que celle autorisée. Et où l’Administration fédérale des médicaments et de l’alimentation (FDA) n’est pas en mesure de réguler les agissements des docteurs. Mardi 26 mars, les Sackler, qui nient avoir alimenté la crise, ont dû verser 270 millions de dollars dans le cadre d’un accord à l’amiable passé avec l’Etat de l’Oklahoma, qui les accuse d’avoir lourdement incité les docteurs à prescrire, parfois sur de longues durées, ces pilules aux propriétés pourtant très addictives.

«Prendre des opiacés pour la première fois, c’est découvrir un monde sans douleur, ni physique ni mentale, dit Nan Goldin, qui s’est vue prescrire l’Oxycontin à la suite d’une opération. C’est fabuleux, mais on peut devenir accro en une semaine. Et le sevrage est totalement dévastateur.» En vingt ans, plus de 200 000 personnes sont mortes d’overdoses dues à des opiacés prescrits à tour de bras, sur ordonnance, selon des chiffres du Centre pour le contrôle et la prévention des maladies. «Cette crise est plus meurtrière que la guerre du Vietnam, ou que l’épidémie du sida lorsqu’elle était à son pic.» L’artiste n’hésite d’ailleurs pas à dresser des parallèles entre l’épidémie des années 80, devenue à l’époque le sujet central de son travail photographique, et la crise actuelle. «J’ai perdu tous mes amis dans l’épidémie du sida. Aujourd’hui encore, les gens crèvent, et le gouvernement ne fait pas ce qu’il doit faire.»

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