What If Nothing Changes After the Coronavirus?

<--

Et si rien ne changeait dans le monde d’après

Que va-t-il se passer une fois la pandémie terminée ? Dans des sociétés d’abondance dopées au profit, l’être humain ne devient-il pas, comme dans la crise de 2008, simple variable d’ajustement ou menu fretin ?

Tandis que la pandémie de coronavirus bat son plein partout dans le monde, les spéculations sur l’après vont bon train. Les uns, à l’instar de l’économiste Daniel Cohen, imaginent une économie démondialisée ; les autres, à l’image des collapsologues, se figurent l’apocalypse (ou «le grand effondrement») puis un monde meilleur à inventer ; d’autres encore voient poindre le danger d’Etats sécuritaires et liberticides, où la gestion du risque serait confiée à des machines. En temps de crise collective, l’imagination, dopée par l’angoisse, est fertile et elle échafaude volontiers des scénarios de changement radical. Cette capacité humaine à se projeter dans l’inconnu est une force autant qu’une illusion.

Mais que se passerait-il si, une fois la pandémie passée, rien ne changeait ? Si les grands perdants politiques de la crise, les Donald Trump, Boris Johnson ou Emmanuel Macron, qui ont notoirement failli, ne devenaient pas les gagnants de l’après-crise ? Forts de leur victoire finale dans la «guerre» contre «l’ennemi invisible», se présentant comme les sauveurs de la nation, qui nous dit qu’ils ne seront pas réélus? L’histoire est riche de ce genre de rebondissements inattendus. Et si le capitalisme, que de nombreux penseurs de gauche annonçaient moribond avant la pandémie alors qu’il ne s’était jamais aussi bien porté, sortait vainqueur de la crise, ses virus mortels –l a financiarisation de l’économie, les paradis fiscaux, l’explosion des inégalités – plus puissants que jamais ? La réserve fédérale américaine ne vient-elle pas d’appeler à la rescousse le gestionnaire d’actifs BlackRock, dont la puissance et l’opacité font trembler tous les Etats du monde ? Ne s’agit-il pas d’un pacte avec le diable, du moins de l’ingérence inédite d’un acteur privé surpuissant dans un organisme parapublic régulateur à l’échelle des Etats-Unis et à l’échelle mondiale ?

Un chèque en blanc ?

Il est vrai que BlackRock, avec trois autres gestionnaires d’actifs, avait déjà volé au secours de la Fed en 2008 pour l’aider à sauver les bourses et les marchés financiers. Plus généralement, la gestion de la crise de 2020, dont les causes n’ont pourtant rien à voir avec celle de 2008, ressemble à s’y méprendre à celle de sa devancière, en plus fort encore. Cette fois-ci, les Etats n’ont pas attendu avant de sortir leur carnet de chèque afin de «sauver l’économie» (était-elle donc si fragile qu’il fallût déjà débloquer des centaines de milliards d’euros ou de dollars pour la sauver ?). Dans une surenchère d’annonces spectaculaires qui donnent le tournis – la palme revenant aux Etats-Unis et à l’UE annonçant chacun un plan d’aide de près de 2000 milliards de dollars –, les Etats renoncent à toute orthodoxie financière et à toute règle jusque-là en vigueur et tentent d’amadouer le courroux des sacro-saints marchés sans jamais répondre à trois questions clés : où trouveront-ils tout cet argent ? Qui remboursera la dette colossale de ces emprunts du siècle ? Quelles seront les contreparties imposées aux banques et aux entreprises débitrices ? Comme en 2008, on a l’impression d’un énorme chèque en blanc donné aux entreprises, aux banques et aux compagnies d’assurances afin qu’elles remettent leurs employés au travail le plus vite possible.

Car dans une économie néolibérale débridée, c’est bien de cela qu’il est question : la bourse ou la vie. Jusqu’à dimanche 29 mars, Donald Trump ne cachait pas son impatience de voir les Américains, qui seront alors en pleine crise pandémique et médicale, reprendre le travail après le week-end de Pâques, au péril de leur vie. Même l’Allemagne, très inquiète au sujet de la panne de son industrie, laisse entendre par la voix de ses deux ministres de l’Economie et des Finances qu’il serait bon d’assouplir la mesure de quarantaine pour les métiers jugés prioritaires, qui sont loin de se limiter au seul secteur de la santé. Et la très vertueuse Suède, modèle d’humanisme, s’interroge publiquement : la santé de la population ou la santé de l’économie ? La vie ou la Bourse ? Dans des sociétés d’abondance dopées au profit, l’être humain devient variable d’ajustement ou menu fretin.

A dire vrai, les pays européens n’ont plus de leçon de morale à donner aux Etats-Unis ou à la Chine. En France, le président de la République, après avoir cassé l’hôpital public et être resté sourd aux revendications du personnel de santé depuis un an, décrète, sans rire, l’hôpital grande cause nationale. Les médecins et infirmières morts au combat contre le virus lui en seront reconnaissants. La France et l’Allemagne avaient affiché le même mépris à l’égard de leur voisin italien, en refusant d’y acheminer les masques respiratoires qui auraient permis de sauver des vies. Italie, Espagne, France, chacun est laissé à son triste sort et chacun compte ses morts.

Une terrible impression de déjà-vu

Comme si, à la lumière crue de la crise, tous les principes européens, le principe de précaution, la règle de solidarité entre Etats membres, la clause d’assistance mutuelle (article 42, paragraphe 7 du Traité sur l’Union européenne) avaient volé en éclat. L’UE, quant à elle, semble jusqu’à maintenant calquer sa réponse à la crise sur celle de 2008 – preuve qu’elle n’en a rien appris : largesses infinies accordées au tissu économique sans contreparties mais refus des pays du Nord d’émettre des euro-bonds ou des «corona-bonds» par peur de contamination des «bonnes dettes» par les «dettes pourries». Bref, une terrible impression de déjà-vu, renforcée par la situation géopolitique sans appel. Aux pays du Sud de l’Europe (Italie, Espagne, Grèce, France), qui souffrent dans leur chair et qui en appellent à un sursaut solidaire européen, s’opposent les pays du Nord (Allemagne et Pays-Bas en tête), qui demandent quinze jours de réflexion pour déclencher éventuellement le mécanisme européen de solidarité (MES, doté de 450 milliards d’euros) précisément prévu pour ce type de crise ! On croit rêver.

Notre monde est-il vraiment en train de changer ? Les faits, têtus, tentent à prouver le contraire. Il est juste devenu plus dur, plus égoïste, plus cynique, plus inégalitaire, moins solidaire qu’en 2008. Heureusement qu’il existe et qu’il existera toujours des activistes et des utopistes, des lanceurs d’alerte et des reporters sans frontières, des citoyens engagés et des médecins dévoués pour panser le monde d’aujourd’hui et penser le monde de demain.

Boris Grésillon professeur de géographie à Aix-Marseille-Université (AMU) et chercheur associé au centre Marc-Bloch (Berlin)

About this publication