Defending Democracy Has a Cost

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Défendre la démocratie a un coût

Le président américain a beau faire de la lutte contre les autocraties une priorité, la realpolitik le rattrape toujours, notamment cette semaine au Sommet des Amériques.

États-Unis

Rafael Jacob

13 juin 2022

Dans son premier discours devant le Congrès, prononcé 100 jours après son entrée en fonction, le président Joe Biden a tracé la ligne de démarcation fondamentale qui guiderait les orientations de la nouvelle administration : une lutte sans merci entre la démocratie et l’autocratie.

« Je vous prédis que vos enfants et vos petits-enfants vont écrire leurs thèses de doctorat sur la question à savoir qui a réussi, de l’autocratie ou de la démocratie. Parce que c’est ce qui est en jeu. Nous devons prouver que la démocratie fonctionne. »

À l’époque, en avril 2021, à peine trois mois après l’insurrection au Capitole et la première tentative de coup d’État orchestrée par un président américain en fonction de l’histoire des États-Unis, la déclaration de Biden semblait davantage faire référence à la politique intérieure qu’aux relations internationales.

Or, les développements survenus dans le monde depuis ont permis au président d’appliquer sa philosophie aux affaires étrangères. Devant le pouvoir croissant de la Chine et ses menaces implicites contre Taïwan et, évidemment, devant l’invasion russe de l’Ukraine, la Maison-Blanche pouvait jouer la carte de la défense des démocraties face à la montée des autocraties.

Alors que s’ouvre cette semaine à Los Angeles le Sommet des Amériques — le premier en sol américain depuis celui tenu à Miami en 1994 —, la doctrine Biden subira un test face aux casse-têtes latino-américains.

Boycottage mexicain

Le plus important fait saillant du Sommet, avant même que celui-ci ne s’entame officiellement, était déjà clair : le boycottage annoncé par le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador. Ce dernier voulait envoyer un message d’insatisfaction à Washington devant le refus d’inviter un trio de pays boudés pour leur bilan en matière de droits de la personne : le Nicaragua, le Venezuela et, évidemment, Cuba.

Le cas cubain est particulièrement vexant pour la Maison-Blanche. D’un côté, lorsqu’il était vice-président, Biden faisait partie d’une administration qui avait exprimé sa volonté de rouvrir (du moins partiellement) les voies diplomatiques et commerciales avec l’île sous dictature communiste depuis le milieu du XXe siècle. La poignée de main entre Raúl Castro et Barack Obama au Sommet des Amériques de 2015 à Panamá avait marqué les esprits.

En même temps, malgré les changements (réels et promis) à Cuba au fil des générations, force est de reconnaître l’évidence : le pays demeure sous la gouverne d’un régime hautement autoritaire.

Son de cloche similaire du côté du Venezuela, où l’ « autoritarisme compétitif » d’Hugo Chavez a graduellement laissé sa place à un régime semblable presque en tous points à une dictature.

Devant de tels régimes, le président américain, ayant professé son opposition inébranlable à l’autocratie, peut difficilement dérouler le tapis rouge.

Par ailleurs, non seulement les États-Unis partagent une frontière avec le Mexique, mais ils ont besoin de lui pour régler une série d’enjeux — à commencer par la crise migratoire à leur frontière commune !

Que peut donc faire Washington : risquer une montée de tensions dans les relations américano-mexicaines… ou lâcher du lest envers certaines dictatures des Amériques ?

La réponse au premier problème

En ce moment, rien ne donne plus de maux de tête à la Maison-Blanche de Joe Biden que la question de l’énergie.

La base du Parti démocrate est presque unanime quant à l’importance de s’attaquer aux changements climatiques, et le parti fait une place grandissante dans ses rangs au mouvement environnemental. Ce n’est pas un hasard si l’une des toutes premières décisions rendues par Biden après son assermentation a été l’annulation de l’oléoduc Keystone XL, qui promettait de transporter du pétrole de l’Ouest canadien jusqu’au Texas.

À ces priorités environnementales s’est vite ajoutée la volonté de sanctionner la Russie autoritaire de Vladimir Poutine après son invasion de l’Ukraine. Cela a mené à des embargos, partiels ou totaux, du gaz et du pétrole russe de la part de Washington et de ses alliés européens. Tout s’emboîtait.

Or, l’électorat américain n’a qu’une préoccupation en tête, et c’est l’inflation, notamment alimentée par le conflit ukrainien.

Elle se manifeste ainsi beaucoup à la pompe. Dans une récente rencontre privée à la Maison-Blanche, le chef de cabinet de Biden, Ron Klain, se lamentait du fait que l’essence était le seul article dont tout le monde connaissait le prix, compte tenu de l’omniprésence des panneaux des stations-services. « Pourraient-ils afficher quelque chose d’autre ? » tempêtait Klain.

Dans un contexte où les prix continuent à monter et à battre des records, la Maison-Blanche cherche une solution immédiate.

Et, devant la féroce opposition de la part de son propre parti qui se manifesterait si d’emblée l’administration Biden encourageait l’augmentation de la production de pétrole aux États-Unis, le président a décidé de se tourner vers l’international.

Ainsi, après avoir promis, lors de la campagne présidentielle de 2020, de traiter l’Arabie saoudite comme un État « paria » en raison du traitement qu’elle inflige à ses citoyens — y compris le meurtre brutal du journaliste Jamal Khashoggi en 2018 —, Biden tergiverse actuellement quant à l’approche à prendre face au régime saoudien.

D’un côté, l’Arabie saoudite est constituée d’une monarchie dictatoriale. De l’autre, il s’agit également du plus important allié traditionnel américain du monde arabe depuis les années 1940… notamment parce qu’elle s’adonne aussi à être, après les États-Unis, le plus grand producteur de pétrole au monde.

En attendant la visite du président au royaume saoudien, la Maison-Blanche a au moins cherché à calmer la grogne venant de ses partenaires démocratiques en Europe face à la hausse des prix de l’essence dans leurs propres pays.

Washington serait sur le point d’abroger certaines sanctions afin de permettre en Europe une plus libre circulation du pétrole en provenance… du Venezuela.

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