Who’s Charlie?

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Qui est Charlie ?

La liberté d’expression passe un sale quart d’heure aux États-Unis. Les attaques à son endroit viennent de partout, de la gauche comme de la droite.

L’attentat contre le magazine satirique Charlie Hebdo en janvier 2015 à Paris a uni la gauche et la droite aux États-Unis, où tout le monde était soudain « Charlie ». Autrement dit, tout le pays était derrière le principe de la liberté d’expression, et cela incluait le droit d’émettre des opinions dérangeantes, avec lesquelles les autres sont d’accord ou non, qu’elles les horripilent ou non.

Comme les temps ont changé en si peu d’années.

D’abord, il y a eu la montée de chaînes de télévision et de médias sociaux qui encouragent les gens les plus partisans et les plus rigides idéologiquement à vivre en silo et à se faire répéter ce qu’ils veulent entendre. La manifestation la plus saisissante de ce phénomène est peut-être le récent scandale impliquant Fox News. La chaîne, y compris son grand patron, a reconnu en cour avoir menti au sujet de l’élection de 2020 afin de faire plaisir à son auditoire et de le conserver.

Maintenant, on passe de plus en plus à l’étape suivante : essayer d’empêcher l’expression d’opinions contraires. Si cela ne venait que d’organisations plutôt obscures, le danger pour la démocratie apparaîtrait moins immédiat. Mais ces tentatives liberticides émanent de plus en plus directement de l’État.

Ce qui avait commencé comme une « culture du bannissement » surtout concentrée sur certains campus universitaires américains est en train de prendre de tout autres dimensions dans nombre d’officines gouvernementales.

À gauche et à droite, en utilisant le pouvoir de l’État pour restreindre la liberté d’expression, on censure. Et, à gauche comme à droite, cette censure est enrobée de principes nobles.

Dans les bibliothèques

D’un côté, des États comme la Floride, sous la gouverne du républicain Ron DeSantis, ont commencé à proscrire certains livres, destinés aux élèves du primaire, qui pourraient contenir du matériel pédophile ou pornographique.

À première vue, qui peut s’opposer à pareille vertu ? Or, qui décide quels livres sont ou ne sont pas acceptables ? Des employés de l’État, appelés « spécialistes en médias », formés expressément pour cette tâche.

Les enseignants qui oseraient présenter aux élèves un ouvrage interdit par ces spécialistes du cadre risquent d’avoir un casier judiciaire.

Déjà, des enseignants et du personnel scolaire dans les écoles primaires et secondaires vident les rayons de leurs bibliothèques afin de passer chaque livre au peigne fin. Et déjà, certains des ouvrages les plus marquants des dernières générations se retrouvent sur le billot — par exemple Le Journal d’Anne Frank, qui raconte l’expérience d’une adolescente pendant l’Holocauste, ou encore La nostalgie de l’ange, en anglais The Lovely Bones (plus tard adapté au cinéma par Peter Jackson, le réalisateur du Seigneur des anneaux, et mettant en vedette Saoirse Ronan et Mark Wahlberg), à propos d’une fille de 14 ans qui, après avoir été tuée, découvre le paradis.

Les lois comme celle de la Floride font actuellement l’objet de multiples poursuites, mais elles sont pour l’instant toujours en vigueur.

Dans les cabinets de médecins

À l’autre bout du spectre, en Californie, le gouverneur démocrate Gavin Newsom a signé l’automne dernier une loi disant lutter contre la « désinformation » au sujet de la COVID-19. Encore là, à première vue, le principe est fort peu controversé.

Or, qui décide de ce qui constitue ou ne constitue pas de la « désinformation » ? L’État lui-même. Et les médecins doivent se conformer aux directives, comme n’importe quel citoyen. Ceux qui y contreviennent s’exposent à la révocation de leur permis de pratiquer la médecine. Même si la science poursuit sa découverte de cette maladie.

Déjà depuis 2020, une quantité impressionnante d’études évaluées par les pairs ont présenté des arguments en apparence contradictoires, ou à tout le moins ouvrant le débat sur certaines mesures. Les « consensus » scientifiques ont changé — et continuent d’évoluer — sur des questions allant de l’immunisation aux origines du virus. Comment savoir exactement ce qui peut ou ne peut pas être dit, et ce qui pourra l’être dans un an ?

La loi, contestée, vient d’être bloquée par un tribunal fédéral en Californie.

Twitter, avant et après Musk

Les atteintes à la liberté d’expression ne se limitent pas aux bibliothèques et aux cabinets médicaux : elles sont de plus en plus répandues en ligne.

L’ampleur de la controverse suscitée par l’achat de Twitter par Elon Musk tournait autour de cette question : qui décidera ce qui pourra ou ne pourra pas être dit sur ce réseau social, sans doute le plus utilisé par les journalistes ?

Dès ses premières semaines à la barre de l’entreprise, Musk a invité un certain nombre de journalistes indépendants à scruter des milliers de documents internes et à les rendre publics, s’ils le souhaitaient, directement sur Twitter.

Certaines de ces révélations ont, au minimum, de sérieuses implications pour ce qui est censé être la plus importante démocratie au monde. Par exemple, le FBI — le corps policier du gouvernement fédéral — avait mis en œuvre des moyens de communication secrets et cryptés avec l’ancienne direction de Twitter et s’en servait pour exercer de la pression en privé pour qu’elle contrôle son contenu. Questionnée sous serment devant le Congrès à ce sujet, une des ex-responsables de Twitter a admis que l’entreprise avait reçu de telles pressions.

Si Twitter a le pouvoir, sous le prétexte de la discrétion éditoriale, de contrôler le contenu de ses usagers, c’est qu’il agit comme un média. Or, la police — que ce soit celle d’une ville, d’un État ou du gouvernement fédéral — devrait-elle avoir une telle mainmise sur des médias ?

La triste ironie, c’est que tout en se présentant comme un champion de la libre parole… Musk a lui-même suspendu les comptes de certains journalistes. Les organes de presse pour lesquels ces derniers travaillaient, qui avaient à quelques importantes exceptions près largement ignoré les révélations de Musk, ont presque instantanément couvert en masse sa suspension des comptes de leurs employés. À la suite de cette pression, Musk les a réintégrés.

Il s’agit là peut-être du clou de l’affaire : dans cet environnement médiatique aussi fragmenté, chacun dénonce ce qu’il veut bien dénoncer ; et chacun s’insurge contre les attaques à l’endroit de la liberté d’expression quand elles sont commises par « l’autre côté », en justifiant les siennes.

Le prétexte des « fausses équivalences » est commode : il permet d’éviter l’introspection… et favorise l’escalade. Avec toujours une seule et même victime : le premier amendement de la Constitution, celui sur la liberté d’expression.

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